L'Hérétique de l'Aube

Roland

Histoire & Origines

Le Briseur de Cycles

I. L’Autel de la Trahison

Le souvenir n’est pas visuel. Il est gustatif. Il commence toujours par le goût du cuivre sur la langue, épais, chaud, écœurant. Il fut un temps, il y a des éons ou peut-être hier — le temps n’a plus de prise sur un esprit brisé —, où Roland portait l'aube sur ses épaules. Il était un Prêtre de la Renaissance, un fils dévoué de Lathandre. Il se rappelait, vaguement, la chaleur du soleil sur son armure polie, le chant des hymnes qui faisaient vibrer les vitraux des cathédrales, et la fraternité inébranlable de son ordre. Ils étaient les porteurs de lumière, les gardiens de l'espoir. Ils avaient été envoyés dans ce sanctuaire oublié pour une mission secrète, une tâche que le Haut Conseil avait qualifiée de « divine nécessité ». Ils ne savaient pas qu'ils n'étaient pas les acteurs du rituel, mais le carburant. Le ciel ne s'était pas ouvert pour offrir une bénédiction, mais pour vomir un jugement. L'air s'était soudainement figé, lourd d'une pression statique qui hérissait les poils et coupait le souffle. Puis, la lumière fut. Non pas la lumière douce du matin, mais un éclat blanc, total, impitoyable, qui brûlait la rétine. Au centre de ce brasier descendit le Déva. Une créature d'une beauté terrifiante, aux ailes d'or en fusion et au visage aussi impassible qu'une statue de marbre. Roland vit ses frères tomber à genoux, non par adoration, mais écrasés par l'aura de la créature. Il vit le Déva lever une main parfaite. Il n'y eut pas de paroles de réconfort. Juste une sentence qui résonna dans leurs crânes comme un coup de tonnerre : « Le Grand Dessein exige une pureté absolue. Votre foi est l'huile. Vos âmes sont la mèche. Brûlez pour le matin qui vient. » La flamme divine n'était pas chaude ; elle était une dévoration. Roland hurla en voyant ses compagnons, ses amis, se consumer. Il vit leurs peaux noircir, leurs yeux fondre, leurs âmes être aspirées hors de leurs corps pour nourrir une machination céleste incompréhensible. Il fut le dernier. Le Déva s'approcha de lui, alors que l'odeur de la chair brûlée saturait l'air. La créature plongea sa main dans la poitrine de Roland. Il ne cherchait pas à le tuer, mais à le marquer. « Et toi, » murmura l'ange avec une cruauté sans émotion, « tu seras le témoin. Tu porteras le poids du sacrifice. La mort te refusera son repos, car tu es désormais l'instrument du cycle. » Roland mourut en crachant son sang sur les pieds immaculés de l'envoyé de Lathandre. Sa dernière pensée ne fut pas une prière, mais une malédiction. La Lumière n'était pas l'espoir. La Lumière était un tyran.

II. Le Mosaïque de la Folie

Le réveil fut pire que la mort. Il ouvrit les yeux et aspira une bouffée d'air remplie de poussière et de moisissure. Ce n'étaient pas ses poumons. Il regarda ses mains : calleuses, tachées de terre, les ongles noirs. Ce n'étaient pas ses mains de clerc. Il se rua vers une flaque d'eau boueuse. Le visage qui le regardait était celui d'un étranger, un fermier peut-être, ou un soldat déserteur. L'identité de cet homme s'était évaporée à l'instant où l'âme maudite de Roland avait investi la chair. Mais l'âme de Roland, elle, était en lambeaux. Il chercha son nom. Il trouva le cri du Déva. Il chercha le visage de sa mère. Il vit la peau de son frère d'armes se décoller sous la chaleur sacrée. Il chercha un souvenir de paix. Il ne trouva que le sifflement de l'épée, le craquement de l'os, le froid de la tombe. Ce fut la première de mille morts. La malédiction de Lathandre était une horlogerie perverse. Roland ne pouvait pas mourir. À chaque fois que son cœur s'arrêtait — tué par une bête, par la maladie, par une lame, ou par sa propre main dans une tentative désespérée de trouver le néant —, il était arraché au voile de la mort et violemment inséré dans un nouveau corps, quelque part sur Toril. Il fut un mendiant à Eauprofonde, mort de froid. Il fut un noble à la Porte de Baldur, empoisonné par son fils. Il fut un esclave au Calimshan, fouetté jusqu'au trépas. À chaque réincarnation, son esprit se fracturait davantage. Il devenait une mosaïque d'agonies. Il ne savait plus qui il était à l'origine. Il n'était plus qu'une collection de cicatrices psychiques. La mémoire autobiographique avait disparu, remplacée par une galerie des horreurs : une boucle infinie des derniers instants de ses vies antérieures. Il vivait dans un présent perpétuel de douleur fantôme. La folie n'était pas une menace qui planait sur lui ; elle était devenue son habitat naturel, une brume constante à travers laquelle il voyait le monde. Pourtant, au milieu de ce chaos mental, une chose restait intacte, un diamant noir au centre de son être : la Haine. Une haine pure, cristalline, absolue envers Lathandre et toute sa progéniture céleste.

III. L’Alliance des Damnés

Il y a onze ans, Roland s'extirpa de la carcasse d'un noyé sur une plage de la Côte des Épées. Cette fois, quelque chose avait changé. La folie s'était cristallisée en un objectif froid. Il ne voulait plus fuir. Il voulait tuer Dieu. Mais comment un mortel, une âme recyclée dans des corps d'emprunt, peut-il égratigner l'immortel ? La réponse lui vint non pas de la lumière, mais des ténèbres. Pour abattre le soleil, il fallait convoquer l'éclipse. Sa quête de pouvoir le mena vers un individu que la morale réprouvait, mais que la nécessité imposait : Hohenheim. C'était un nécromancien, un homme qui voyait la mort non comme une fin, mais comme une science. Ils s'étaient croisés dans les brumes de Barovie, lors de la chute du Comte Strahd. Là où d'autres voyaient en Hohenheim un manipulateur d'âmes abject, Roland vit un architecte. — Je ne cherche pas la rédemption, Hohenheim, avait dit Roland de sa voix rauque, habitée par mille timbres différents. Je cherche une arme. Une arme capable de faire saigner un Déva. Hohenheim, avec son pragmatisme glaçant, avait souri. Ensemble, ils avaient compris que le Plan Matériel était trop limité pour leurs ambitions. Ils devaient puiser à la source de l'ombre. Ils traversèrent le voile vers le Gisombre (Shadowfell). Dans ce monde en noir et blanc, où l'émotion s'étiole et où le ciel est un linceul éternel, leur étrange duo s'agrandit. Ils rencontrèrent Yami, un samouraï déchu, dont la lame chantait avec la voix de sa sœur morte, une âme piégée dans l'acier. Ils trouvèrent Zoldick, un enfant à l'apparence innocente mais aux canines longues, un vampire né de la tragédie, qui voyait en Yami un père de substitution. C'était une troupe de monstres, de brisés et de parias. Roland, le clerc qui haïssait les dieux ; Hohenheim, le mage qui jouait avec les cadavres ; Yami, le guerrier hanté ; et Zoldick, le prédateur enfantin. Ils marchaient ensemble non par amitié, mais parce que seuls les damnés peuvent comprendre l'enfer des autres.

IV. Le Jugement de Chult et l'Armée des Morts

Le destin, ou peut-être la malédiction, les guida vers le sud, vers la péninsule étouffante et sauvage du Chult. Une rumeur terrifiante parcourait le monde : la Malédiction de la Mort. Les âmes ne rejoignaient plus leurs dieux, la résurrection était impossible. Le monde paniquait. Roland, lui, y vit une opportunité. Si les dieux ne recevaient plus les âmes, alors les dieux s'affaiblissaient. Ils arrivèrent à Mezro, la cité sainte cachée dans la jungle. La ville était au bord du gouffre, assiégée par des forces obscures, ses protections vacillantes. Hohenheim et Roland se tenaient sur les remparts, observant la jungle grouillante d'ennemis. Là où un héros aurait vu des innocents à sauver, Roland voyait des ressources. — Regarde-les, dit Roland, ses yeux fixés sur les défenseurs de Mezro qui priaient Ubtao et d'autres idoles silencieuses. Ils implorent des maîtres qui les méprisent. Ils supplient pour une intervention qui ne viendra jamais. — Leur foi est inutile, répondit Hohenheim en ajustant ses gants. Mais leurs os... leurs os sont solides. Le plan qu'ils fomentèrent était d'une noirceur absolue. Ils n'allaient pas sauver Mezro. Ils allaient précipiter sa chute. Le chaos de la bataille, le massacre imminent, tout cela générerait une quantité phénoménale d'énergie nécrotique et de corps frais. Pour Roland, ce n'était pas de la cruauté. C'était des mathématiques de guerre. Il avait besoin d'une armée. Une armée qui ne connaîtrait ni la peur, ni la douleur, ni la pitié. Une armée capable de marcher sur les plans célestes. Si Mezro devait brûler pour que Roland puisse forger son épée contre Lathandre, alors qu'elle brûle. Il leva les yeux vers le soleil implacable du Chult, plissant les yeux contre cette lumière qu'il avait jadis servie. « Regarde bien, Seigneur de l'Aube, » pensa-t-il, alors que les premiers cris de l'assaut retentissaient. « Tu m'as appris que le sacrifice était nécessaire pour le Grand Dessein. Je ne fais qu'appliquer tes leçons. Je vais bâtir une tour de cadavres si haute qu'elle me permettra de t'atteindre à la gorge. » Roland dégaina son arme. Il ne se battait pas pour la vie. Il se battait pour la fin de toutes choses. Le cycle d'agonie devait cesser, dût-il éteindre le soleil pour y parvenir.